2017, Digital Horribilis

Frédéric LASNIER

CEO & Chairman (Founding Partner)

2016 était une année folle, bien sûr du point de vue des perspectives, mais elle l’a été aussi du point de vue des risques géopolitiques. Aucun décideur ne peut se permettre d’ignorer l’agitation intense du monde. Je m’intéresserai évidemment particulièrement ici à ce que le digital devrait en retenir, tant il a été question de lui l’année passée. Débats de société sur le droit du travail applicable aux plateformes web, politique, diplomatie, tout est digital désormais, même la guerre.

photo : Matthäus Wander – House of the Free Press (Casa Presei Libere) in Bucharest

Poutine s’invite à l’élection présidentielle américaine

2016, c’est tout d’abord l’année de la première élection américaine hackée par une nation étrangère.

Simultanément, la puissance de calcul américaine s’est montrée incapable de prévoir l’élection de Donald Trump, le populisme, soutenu par la technologie des réseaux sociaux et les entreprises de désinformation d’officines digitales spécialisées, a triomphé de l’establishment politique, médiatique, statistique et technologique de la première puissance économique et militaire mondiale, la faisant vaciller autour de son axe démocratique. Très mauvais moment pour tous ceux qui se pensaient crédibles dans leur domaine. A aucun moment l’administration américaine n’a été à la hauteur de l’agression. Cette opération de guerre digitale devrait normalement avoir pour conséquence de faire tomber des têtes dans la défense américaine. Certes, elles allaient tomber de toute façon.

Il y a trois ans, je disais 2 choses, à savoir que la digitalisation est une guerre mondiale et que le prochain sujet serait la politique. Malheureusement, j’avais mis dans le mille. En période d’élection, toutes les démocraties sont désormais menacées par des gouvernements étrangers espérant choisir le prochain roi et capables d’utiliser les failles de sécurité des systèmes d’une part, et d’employer les techniques de growth hacking des startups pour faire marcher la machine à rumeurs d’autre part. Au XXIe siècle, même la guerre digitale est asymétrique. D’un côté la CIA, CISCO, Palantir et les milliards de dollars. De l’autre, une mission, un culot monstre, des moyens financiers sans rapport et de petites équipes. L’analogie avec le terrorisme, le sang mis à part, est parfaite.

Mais il est à noter aussi que toute l’économie software américaine, à tous les niveaux, repose énormément sur des développeurs russes, biélorusses et ukrainiens, soit par l’immigration de ces populations, soit par offshoring de production. Il existe une immense naïveté sur ces sujets. Il y a des back doors aménagées un peu partout, activables sur demande, pour des opérations de chantage commercial jusqu’aujourd’hui, et maintenant pour des raisons politiques. Le risque d’embargo technologique par l’OTAN, une hérésie économique, sur la Russie et ses satellites, est fort, même dans le contexte du flirt entre Poutine et Trump. Avec notre unité en Moldavie, je peux vous dire que ça ne me ferait pas rire ! Les différentes agences américaines et le Pentagone n’ont pas forcément apprécié la révélation de leur faiblesse aux yeux du monde.

Je crains que les mêmes mécanismes ne soient maintenant utilisés en France et en Allemagne en 2017, sur des scénarios également écrits par Moscou. MLP et Fillon se sont auto-désignés, en surfant sur la poutinolâtrie et l’islamophobie de chrétiens 2.0. La première s’est déclarée admirative relativement à Poutine, et le second, ouvert. Le moins que je puisse dire moi, c’est que Vladimir Poutine m’a peu impressionné par l’humanisme bienveillant de ses intentions et que de telles positions me laissent sans voix. Le monsieur a mis le Caucase à feu et à sang, annexé une partie de l’Ukraine hors du droit international, truqué les élections américaines, affamé sa population, joué avec sa constitution, assassiné à droite et à gauche… mais les 2 favoris des français, en bons munichards, voient en lui un partenaire. Heureusement qu’il y a un boss en Europe et qu’il s’appelle Angela. Mais à n’en pas douter, elle est la nouvelle cible numéro 1 du Président russe. Aura-t-elle les moyens de se défendre ?

En France, Fillon et MLP DEVRONT être surveillés de près si l’on ne veut pas de surprise à l’américaine. Les pages du New York Times nous mettent chaque jour un peu plus en garde sur le fonctionnement de la machine digitale politique infernale du président russe. A nous d’en retenir quelque chose, de comprendre que c’est vraiment une guerre. Ou pas.

Uber, la multitude se fait rare

En 2016, Il y a eu aussi le surgissement des crises Uber, un peu partout dans le monde et les contrôles fiscaux qui se multiplient en Europe, contre les GAFA.

Au-delà de la pénétration inéluctable de la technologie qui ne se discute jamais, je me pose souvent la question de l’utilité de ce que nous, les pros du digital, nous fabriquons de bien (ou de mal), pour le monde. Et on a beau retourner le problème dans tous les sens, la multitude se fait de plus en plus rare quand il s’agit de défendre Uber. Si l’entreprise américaine continue d’avancer, son capital de sympathie canaille s’est bien tari.

Et ce qui m’intéresse surtout ici, ce sont les réactions courroucées, que dis-je, indignées, de la classe politique devant les pratiques du géant de l’affrètement de véhicules. Mais à qui en revient la faute quand l’internet de masse a maintenant 20 ans, et que les modèles des GAFA se clarifient depuis maintenant 10 ans. Je pense en particulier à l’absence d’un vrai travail fiscal sur le digital. C’est une lacune majeure, une paresse intellectuelle potentiellement très dommageable pour les pays qui se disent modernes, mais qui n’ont pas fait le boulot.

Le travail d’aspiration des flux commerciaux, à des fins structurellement monopolistiques, des GAFA, devrait trouver une réponse adaptée dans la pensée politique européenne. La France de Hollande (me pardonnerez-vous ma provocation ?) a comblé une partie de son retard digital. Dans de nombreux domaines, et en particulier celui de la création de startups, la France a montré qu’elle a bien mieux compris que d’autres, Allemagne entre autres, le tournant que le couple mondialisation/digitalisation, nous impose. Nous sommes dans la même situation qu’au début du XXe. Soit on prend le train, la voiture et l’avion, soit on continue à cheval et à patauger dans le crottin. Et la France et l’Angleterre, comme au début du XXe, font mieux que les autres européens.

Il faut donc des réponses administratives adaptées

Alors que mon métier m’a amené à répondre à des problématiques fiscales sophistiquées comme les prix de transfert, dans différents états, je suis franchement surpris que personne n’ait réussi à penser la fiscalité digitale en chaîne de valeur mondialisée, allouant un rôle de facteur de production aux utilisateurs d’un service gratuit.

Je m’explique. L’OCDE dans ses recommandations, qui sont la référence en cas de conflit de territorialité fiscale, considère que l’on ne fiscalise pas un flux sur la base de la nationalité de l’utilisateur in fine du service (comme le voudraient les frondeurs du PS par exemple et tous les paresseux de la calebasse), mais sur celle d’un partage lié à la valeur ajoutée produite sur le sol de chacun des états. Ainsi, dans le cas d’un adword Google facturé depuis l’Irlande à un e-commerçant français, il serait possible de fiscaliser Google en considérant qu’il a eu besoin d’un utilisateur français cliquant sur le lien, pour pouvoir finaliser le service et le facturer. D’où le rôle de « producteur à titre gratuit » joué sur le sol français par l’utilisateur. Ce n’est certes pas simple, cela nécessite un vrai travail d’innovation fiscale, mais c’est compatible avec le standard international. Il existerait ainsi un moyen pour les états de continuer à percevoir un impôt juste, là où les filières traditionnelles locales de la communication se contractent régulièrement (recettes publicitaires de l’audio-visuel, agence de com’… que les GAFA vampirisent allègrement). Entre nous, je ne m’affole pas tant que ça pour les agences digitales.

Trouver des solutions avec Uber

Dans le cas d’Uber et des autres plateformes collaboratives licornées, les brèches sont de plus en plus ouvertes tant l’appétence des Californiens pour le monopole est forte. Concentrons-nous encore une fois sur Uber. Partout les utilisateurs le sentent. D’abord la qualité a commencé à baisser, ce qui est l’une des conséquences connues en situation monopolistique. Ce n’est pas le G7 d’avant Uber qui pourra me contredire. Ensuite, le nombre de facturations excessives augmente dans toutes les métropoles. Dans les mégas-mégapoles, comme NY, l’algorithme de calcul du temps de prise en charge montre ses limites de plus en plus fréquemment, et l’utilisateur attend souvent bien plus que le temps annoncé. A NY certains chauffeurs contreviennent à la règle et demandent le pourboire, certains allant même jusqu’à l’afficher dans la voiture. La connaissance du territoire couvert par le chauffeur est de plus en plus… celle du GPS, lequel n’a pas l’intelligence animale d’un vrai chauffeur de taxi. Au final, je commence à trouver Uber anxiogène à NY. Mais Airbnb m’y a fait un sale coup également. Comme ce n’est pas la première fois et que j’ai les moyens de faire autrement, je n’y aurai tout simplement plus recours.

Bref, toutes ces petites embrouilles, en particulier chez Uber se confondent avec une image politique et sociale globalement mauvaise. On se presse moins sur Twitter pour défendre Uber que par le passé. Le débat sur l’éventuelle dissimulation de travail a fini par laisser des traces dans les esprits. Le procès de la jeune pousse Heetch, à Paris, n’a pas non plus défrayé autant de passion qu’il y a quelques mois. Bref, comme je le pressentais il y a deux ans, ces sujets se sont politisés et une société comme Uber, me paraît mûre pour une discussion sur l’évolution de son modèle.

En France, Uber est coincé, obligé de discuter. D’abord parce que malgré ce que chacun croit… la France est l’un des deux seul paradis où Uber atteint la rentabilité. Ensuite, parce que son image se dégrade. Des solutions sont trouvables pour eux et applicables aux autres. Il ne peut pas y avoir indéfiniment deux poids deux mesures. Si un chauffeur travaille sur Uber 70% de sa journée, c’est que le critère de dépendance est établi, de même s’il a un pouvoir de sanction. La France n’est pas le seul pays à avoir eu ce problème avec Uber. L’ancien Jedi antisystème de la tech américain a urgemment besoin de solutions pour sortir du côté obscur où il s’est mis un peu tout seul.

Toute l’économie collaborative et les systèmes de presta à temps partiel vont devoir s’appuyer sur un niveau de protection sociale minimal s’ils veulent exister dans les pays européens de l’ouest.

2017 sera digitalement très dure

En 2017, consciemment ou inconsciemment pour le public, le digital sera sur la scène politique et diplomatique internationale. Les hebdos vont titrer largement sur les cyber-attaques mais le public ne comprendra pas nécessairement les risques et les enjeux. Certains états voyous sont proches d’utiliser des armes et des soldats non conventionnels. Le gentil Anonymous n’est plus à la mode et beaucoup de hackers sont sur le marché. Il en va d’eux, comme il en va du terrorisme, il existe de très nombreuses cellules dormantes, en plus de commandos et d’entreprises plus opérationnelles.

Dans le privé, les clouds américains vont également questionner la sécurité des entreprises et même des états. Des attaques coordonnées sur plusieurs d’entre eux simultanément pourraient produire un désordre économique, juridique, brutal, ce potentiel constituant une arme particulièrement adaptée au nouveau contexte de guerre froide.

Le web lui-même, dans sa fonction de réseau, est attaquable, et ses nœuds pourraient constituer des cibles d’opérations militaires de choix, ayant pour effet de couper la plupart des communications pendant un temps important.

Bref, nous sommes devant les premiers grands défis de maturité de l’internet, sur le plan économique, comme sur le plan politique. C’est le laxisme des états et leur incapacité à faire confiance au progrès qui a créé ces fragilités économiques, sociales et de la défense. Même les plus en avance sont finalement très désarmés devant la puissance accumulée par les GAFA et ne sont peut-être déjà plus en mesure de garantir un futur à leurs entrepreneurs, dont les marges sont piégées, sans aucun retour fiscal. Les états seraient très inspirés de reconsidérer rapidement les enjeux de société et de souveraineté qu’ils ont laissé dériver. Les plus faibles sont peut-être déjà morts sans le savoir.


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